Le printemps approche à petits pas, l’herbe commencera bientôt à faire verdoyer les prés, chevaux, poneys et ânes reprendront le chemin des pâtures mises au repos pendant l’hiver… et pour certains, le stress des crises de fourbure reviendra ternir la joie des beaux jours retrouvés, et gâcher les promesses de cavalcades en forêt ! Boiterie, pieds chauds et douloureux, position antalgique, cheval couché, pour ceux qui y ont déjà goûté, les signes ne trompent pas ! Classiquement, le traitement proposé est une cure d’anti-inflammatoires, avec restriction alimentaire, et peut-être maréchalerie. Et si ce traitement n’était pas adapté ? Saviez-vous que 90% des cas de fourbure chronique sont liés à une maladie de Cushing ou à un Syndrome métabolique équin ? Que les anti-inflammatoires peuvent empirer la situation ou être les déclencheurs d’une fourbure ? Qu’une gestion holistique de l’inflammation et des maladies sous-jacente, associée à une technique de parage adaptée, pouvait conduire à une guérison ?

Qu’est-ce que la fourbure ?

La fourbure est classiquement décrite comme une inflammation des structures internes du pied du cheval, du poney, ou de l’âne. En réalité, il ne s’agit pas d’un problème inflammatoire. Pour faire simple, lors d’une fourbure, les lamelles, qui sont les éléments permettant de connecter la troisième phalange (l’os du sabot) à la corne du sabot, sont dégradées : elles s’étirent, se séparent, et peuvent finir par casser, conduisant à une rotation de la troisième phalange vers la sole, pouvant aller jusqu’à la perforation de la sole.

La fourbure peut toucher aussi bien les chevaux que les poneys ou les ânes, et a tendance à devenir chronique, notamment si les causes sous-jacentes ne sont pas traitées. Elle présente des signes cliniques relativement faciles à mettre en évidence dans les cas graves, plus trompeurs dans certains cas. Le plus souvent, les deux antérieurs sont touchés (probablement car ils supportent 65% du poids), mais la fourbure peut aussi être unilatérale ou toucher les postérieurs.

Quels sont les symptômes de la fourbure ?

Les signes de la fourbure clinique sont ceux d’une douleur au niveau des pieds. La fourbure aiguë peut dans des cas débutants ou légers être sub-clinique, c’est-à-dire peu symptomatique, avec comme premiers signes une foulée raccourcie, l’impression que l’équidé est douloureux lorsqu’il est amené à marcher sur un sol dur ou rocailleux, et que les virages lui posent problème.  La phase suivante est plus facile à reconnaître : l’animal est peu enclin à marcher, il refuse de donner les pieds, change d’appui constamment, il peut prendre une position antalgique, le ou les membre(s) douloureux étendus vers l’avant, le pouls digital est fort, les pieds sont chauds. Enfin, si la douleur est très forte, l’animal peut rester couché, et présenter une élévation des fréquences cardiaque et respiratoire. Il faut alors agir rapidement. En effet, dans des cas graves, la troisième phalange, contenue dans le sabot, peut se détacher de la paroi du sabot, subissant une rotation vers le bas, qui peut aller jusqu’à la perforation de la sole.

La fourbure chronique peut suite à une crise aiguë se développer à bas bruit, et passer inaperçue pendant parfois plusieurs semaines. Les signes à rechercher sont une pousse anormale du sabot (talons plus longs, changement d’angle), des contusions au niveau de la ligne blanche ou de la paroi, ou sur la sole à la pointe de la fourchette (correspondant à la position de la troisième phalange), un élargissement de la ligne blanche, une sole convexe voire perforée par la troisième phalange.

Quelles sont les causes de la fourbure ?

La consommation en grande quantité d’une herbe riche en fructanes (une forme de sucre constituée de plusieurs molécules de fructose), ou de céréales riches en amidon, peut causer une fourbure : c’est la forme de fourbure dont le développement est le plus étudié, et qui est la plus connue. La fourbure s’expliquerait par le fait que le fructane ou l’amidon ne sont pas digérés, mais conduisent à une fermentation par les bactéries du caecum, qui entraîne la prolifération de Streptocoques (normalement présents dans la flore caecale). Il s’ensuit une acidose, une dégénération des cellules de la muqueuse du caecum, qui laisse alors l’acide lactique et les toxines produites par les Streptocoques passer dans la circulation générale. Après avoir causé diarrhée et fièvre, les toxines et l’acide lactique attaquent les lamelles, et causent une fourbure. Cette cause de fourbure est en réalité assez rare.

En effet, 90% des cas de fourbure, notamment ceux de chevaux au pré, seraient en réalité le symptôme d’une affection endocrinologique : maladie de Cushing ou Syndrome Métabolique Equin [1], résultant en une hyperinsulinémie ou une résistance à l’insuline. Ce genre de fourbure, due à une maladie chronique, souvent ni diagnostiquée ni traitée, est généralement chronique elle aussi, conduisant à une modification profonde des structures du pied. Un pâturage sur une herbe trop riche peut alors déclencher une crise aiguë de fourbure, mais celle-ci n’est pas liée strictement à l’herbe, qui ne causerait pas de fourbure sur un cheval sain, mais aussi à la résistance à l’insuline créée par la maladie endocrinologique sous-jacente. Le mécanisme conduisant à une fourbure dans ce cas n’est pas clairement établi. Il pourrait s’agir d’un ensemble de causes. L’insulino-résistance, liée au Syndrome Métabolique Equin ou à la maladie de Cushing, pourrait jouer un rôle dans la fourbure par le biais d’une vasoconstriction au niveau des pieds, d’une inflammation chronique, ou d’une toxicité liée au glucose [2]. A cela s’ajouterait une augmentation supplémentaire de la concentration en insuline dans le sang liée à la consommation d’herbe, et l’action de fructanes dans l’herbe broutée, ou d’amidon dans les graines lors de la montée en graines de l’été, conduisant comme expliqué précédemment à la prolifération de Streptocoques. Quoiqu’il en soit, il est prouvé que les fourbures au pré sont dans la grande majorité des cas liées à l’existence d’une résistance à l’insuline ou une hyperinsulinémie, rendant les équidés atteints plus sensibles aux effets des fructanes et de l’amidon.

Une autre cause de fourbure aiguë est représentée par les injections de corticoïdes à longue action, ou tout traitement à base de corticoïdes administré sur une longue durée, comme ceux classiquement prescrits pour l’emphysème ou la dermite estivale. Le mécanisme serait lié à celui responsable de la fourbure chez les équidés atteints de la maladie de Cushing, via une augmentation de la concentration en insuline [2].

De plus, une fourbure peut être due à un SIRS, ou syndrome inflammatoire systémique, qui se développe suite à une maladie inflammatoire ou septique aiguë, comme une péritonite, une septicémie, une rétention de placenta, des coliques, une forte diarrhée accompagnée de fièvre. Dans ce cas, la fourbure est liée à la libération de toxines dans la circulation générale. Ces affections requièrent un traitement d’urgence, qui doit s’accompagner de mesures préventives pour limiter le développement d’une fourbure.

Enfin, une fourbure unilatérale peut également se développer sur un pied lorsque le membre controlatéral est atteint d’une affection entraînant une suppression d’appui (fracture, douleur articulaire sévère, etc). Le poids de l’équidé reporté en permanence sur le membre non atteint empêche le fonctionnement de la circulation dans le pied (notamment le rôle de pompe joué par le report de poids d’un pied sur l’autre lors de la marche), ce qui conduit à une atteinte des lamelles par ischémie (manque d’oxygénation) et formation de caillots [2].


Comment diagnostiquer la fourbure ?

La fourbure est tout d’abord diagnostiquée grâce aux signes cliniques décrits ci-dessus. Ceux de la fourbure aiguë sont relativement faciles à reconnaître. La fourbure chronique quant à elle est un peu plus compliquée à repérer.

Suite à un épisode aigu, la fourbure peut en effet perdurer à bas bruit, évoluant en fourbure chronique. Il est donc important, suite à tout épisode de fourbure, de réaliser des radiographies de profil des pieds atteints. Si la rotation de la troisième phalange prend du temps (environ 6 semaines), d’autres signes sont visibles à la radiographie, qui indiquent que la fourbure devient chronique, permettent d’en évaluer la gravité, et de faire un suivi dans le temps : augmentation de la distance entre paroi externe du sabot et bord dorsal de la troisième phalange, apparition d’une ligne radiotransparente entre la troisième phalange et la paroi. Ce dernier signe est de mauvais pronostic : il n’y a pas de rotation de la dernière phalange, mais celle-ci se détache sur toute la longueur de la paroi et « plonge ». Les anglo-saxons appellent ces chevaux des « sinkers », leur récupération est beaucoup plus aléatoire et compliquée. De plus, des radiographies en vue proximodorsale-palmarodistale permettent de mettre en évidence une déminéralisation du bord de la troisième phalange dans les cas de fourbure chronique, autre indication de la sévérité de et l’évolution de la fourbure. Enfin, si une ligne radiotransparente est visible de profil, une vue de face, parallèle au sol, permet de vérifier si celle-ci est également visible sur les côtés, ce qui aggrave encore le pronostic.

En l’absence d’une autre cause identifiée, une prise de sang doit également être réalisée, pour rechercher une maladie de Cushing ou un Syndrome Métabolique Equin.

Comment traiter la fourbure ?

La cause sous-jacente doit bien sûr être traitée : dans le cas d’une maladie septique ou inflammatoire, ou d’une consommation excessive d’amidon, c’est une urgence vitale. En cas de Cushing ou SME, le traitement de la maladie endocrinienne est moins urgent mais indispensable pour éviter une fourbure chronique ou sa progression.

Des mesures hygiéniques doivent tout d’abord être mises en place en cas de fourbure aiguë. L’équidé doit être bougé le moins possible : il faut limiter au maximum la charge sur les pieds atteints, car celle-ci favorise le détachement de la troisième phalange et sa rotation, jusqu’à la perforation de la sole. Si l’animal est couché, ne pas le forcer à se lever : éviter de mettre son poids sur ses pieds soulage la douleur et limite les complications. Pour limiter la douleur et limiter les risques de perforation de la sole par la troisième phalange, le patient doit être placé sur une litière épaisse et molle (sable, sciure). La sole doit idéalement être supportée par des coussinets dans des bottines ou hipposandales, ou tout simplement par du polystyrène type Styrofoam scotché sous les pieds.

Pendant la phase aiguë, une cryothérapie (thérapie par le froid) doit être mise en place : celle-ci cause une vasoconstriction dans le pied, qui limiterait l’évolution de la fourbure en phase aiguë, en diminuant l’apport des facteurs déclenchants de la fourbure par la circulation générale (les toxines notamment). Elle diminue également les besoins en glucose et oxygène, ce qui protège les tissus. De même, l’activité des cytokines inflammatoires ainsi que celle des enzymes responsables de la dégradation des lamelles est diminuée à basse température. Il convient de refroidir le membre jusqu’en haut du canon, entre 0 et 5°C. Pour ce faire, de l’eau et de la glace pilée sont tout à fait suffisantes. Cette méthode est également recommandée pour la prévention de la fourbure liée à un SIRS ou un excès de fructane ou amidon.

De plus, il est important qu’un parage thérapeutique soit réalisé rapidement par un professionnel. Le parage doit s’appuyer sur des radiographies de profil de chaque pied atteint. Un parage approprié permet de réaligner la troisième phalange en cas de rotation.

Enfin, l’animal fourbu ne doit pas être mis à la diète, mais être alimenté avec du foin de bonne qualité, riche en fibres et pauvre en sucres, en quantité raisonnable (idéalement, du foin coupé en été, après la montée en graines).

Ensuite, la thérapeutique médicale classiquement mise en place dans les cas de fourbure, aiguë ou chronique, est une cure d’anti-inflammatoires. Cependant, comme nous l’avons dit plus haut, dans 90% des cas, la fourbure n’est pas due à une cause inflammatoire. Les anti-inflammatoires ont certes une valence analgésique qui va réduire la douleur, mais ils peuvent faire plus de mal que de bien. En effet, ils vont masquer la douleur sans en résoudre la cause : l’animal, se sentant soulagé, hésitera moins à rester debout ou à se déplacer, augmentant la possibilité d’une perforation de la sole. De plus, il a été démontré que les anti-inflammatoires non stéroïdiens, notamment la phénylbutazone, ont des effets délétères sur les muqueuses de l’estomac et des intestins, qui pourraient donc aggraver le passage des toxines impliquées dans le mécanisme de la fourbure dans la circulation générale [3, 4, 5, 6, 7]. Les anti-inflammatoires sont donc contre-indiqués, à l’exception éventuellement de la flunixine qui à faible dose a un effet anti-endotoxinique.

Le traitement ne doit pas se limiter à soulager la douleur des pieds, comme c’est le cas lorsque des anti-inflammatoires sont prescrits. Il doit chercher à traiter les causes de la dégradation des lamelles, et favoriser la cicatrisation et la reprise d’un fonctionnement normal des structures du pied.

Pour soulager les dommages causés aux muqueuses intestinales, de l’argile verte (type montmorillonite de qualité alimentaire) peut être administrée par voie orale. Elle aura de plus la propriété d’adsorber les toxines produites dans le tube digestif.

Les remèdes homéopathiques Nux Vomica et Arnica peuvent contribuer à soulager les effets de la surcharge alimentaire et des troubles de la circulation au niveau des pieds.

Un traitement en phytothérapie visera à diminuer l’hyperinsulinémie ou l’insulinorésistance, à réguler la dysbiose intestinale et l’effet délétère des toxines, à favoriser la vasodilatation au niveau des pieds, à diminuer les dommages créés par la reperfusion, puis à favoriser la cicatrisation des lamelles.

Certaines huiles essentielles peuvent permettre de réguler la flore caecale et les effets délétères de la prolifération des Streptocoques : cannelle écorce et origan compact notamment, à utiliser avec précautions.

Un certain nombre de plantes ont des propriétés intéressantes pour traiter une fourbure : l’olivier, le gingko, le noyer, le mélilot, le jiaogulan, l’ortie, entre autres.

Une étude clinique a montré que le Jiaogulan, Gynostemma pentaphyllum, pouvait être efficace pour traiter les fourbures chroniques, a condition que les affections sous-jacentes soient traitées et les anti-inflammatoires stoppés [8]. Le jiaogulan produit une vasodilatation, grâce à un mécanisme inverse de celui de la vasoconstriction causée par l’insulino-résistance, et a un effet adaptogène et une action anti-oxydante. C’est une plante d’origine chinoise, mais facilement cultivable dans nos contrées, qui a des propriétés quelque peu similaires à celles du plus connu Ginseng.

L’Olivier est une autre plante intéressante pour traiter la fourbure. Ce sont ici les feuilles qui sont utilisées. Elles ont des propriétés anti-oxydantes et vasodilatatrices [9], mais elles sont aussi hypoglycémiantes, et provoquent une baisse de l’insulinémie [10].

Le Gingko peut aussi être utilisé, pour ses propriétés vasodilatatrices (par effet béta-adrénergique). Les feuilles de Noyer contiennent des flavonoïdes proches de ceux du gingko, qui leur confèrent des propriétés vasodilatatrices et de protection capillaire et veineuse intéressantes dans cette indication. Elles ont de plus des propriétés hypoglycémiantes.

Le Mélilot, riche en coumarine, a un effet myotonique sur les veines, les capillaires et les vaisseaux lymphatiques, ainsi qu’un léger anticoagulant.

Les feuilles de la Grande Ortie, riches en fer et chlorophylle, favorisent la cicatrisation, la reminéralisation, et ont en outre un effet hypoglycémiant.

Une étude récente a également démontré l’intérêt du Wu Mei Wan, un mélange de dix plantes de la pharmacopée chinoise, dans le traitement de la fourbure liée au SME [11]. Les chevaux traités montraient tous une amélioration de la boiterie après une semaine de traitement, et celle-ci avait presque disparu après quatre semaines.

Des compléments alimentaires peuvent enfin être administrés pour favoriser la cicatrisation : vitamine C (effet anti-oxydant, stimulation du système immunitaire et de la production de collagène) et soufre notamment.

Comment prévenir la fourbure ?

Pour prévenir la fourbure, la première chose à faire est diagnostiquer et traiter les maladies sous-jacentes, notamment la maladie de Cushing et le Syndrome Métabolique Equin, ainsi que de mettre en œuvre les méthodes de prévention de ces deux affections. En cas de maladie inflammatoire ou septique (rétention de placenta, coliques, péritonite, diarrhée avec fièvre, septicémie, consommation excessive d’amidon), en même temps que la thérapie de l’état inflammatoire ou septique, des mesures préventives doivent être mises en place pour empêcher le développement d’une fourbure : protection de la muqueuse intestinale, prévention ou gestion d’une dysbiose, cryothérapie pour limiter l’accès des toxines aux lamelles du pied.

De plus, une bonne gestion des pâtures et de leur accès permet de limiter l’exposition aux fructanes [12]. Ceux-ci sont moins concentrés dans une herbe en croissance, donc régulièrement broutée ou coupée. Les fructanes s’accumulent grâce à la photosynthèse, ce qui nécessite une exposition à la lumière du soleil, ils sont donc présents en moindre quantité tôt le matin, ainsi que dans les zones ombragées. C’est au printemps et en automne que les conditions météorologiques sont les plus favorables à l’accumulation des fructanes, ce sont donc des saisons où il faut être vigilant. Il faudra aussi se méfier des pluies suivant une période de sécheresse, car les fructanes stockés dans les racines sont alors relâchés dans les jeunes pousses.

Outre la gestion des pâtures, un outil intéressant est le panier : celui ne permet de brouter que la partie haute de l’herbe, moins riche en fructanes.

De même, le choix du foin peut être raisonné : un foin coupé en été après la monté en graines sera moins à risque. De plus, un trempage dans de l’eau froide pendant une heure diminue la concentration en sucres solubles de 31%.

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